Pendant la pandémie, j’ai passé des mois seule dans une maison de campagne avec deux enfants de moins de quatre ans, sans famille à proximité et avec un compagnon qui travaillait à une heure de route. Je ne savais pas à l’époque qu’il existait un mot pour désigner ce que je vivais sur le plan psychologique et spirituel : la « matrescence ».
On nous dit que la maternité est la chose la plus naturelle au monde. Pourtant, l'expérience concrète de devenir mère peut sembler tout à fait contre-nature. Sur le plan physique, notre corps s'arrondit progressivement jusqu'à ce que nous ne puissions plus voir nos pieds ni nous pencher confortablement. De nombreuses femmes enceintes souffrent de brûlures d'estomac, d'œdèmes, de nausées et d'une multitude de maux liés à la grossesse, certains plus graves que d'autres.
Sur le plan émotionnel, les changements hormonaux rapides peuvent entraîner des sautes d’humeur, une sensibilité accrue ou de l’anxiété, qui s’intensifie souvent après l’accouchement, en particulier chez les nouvelles mères. L’anxiété est un aspect courant, mais souvent passé sous silence, de la profonde transition vers la maternité — l’une des nombreuses dimensions complexes de la « matrescence », un terme inventé par l’anthropologue Dana Raphael dans les années 1970 et qui a refait surface dans le débat culturel ces dernières années, en partie grâce au livre de Lucy Jones *Matrescence : sur la grossesse, l’accouchement et la maternité*.
Le chemin vers la maternité
À l’instar de l’adolescence, la matrescence est une phase de transition du développement marquée par des changements psychologiques, physiologiques et spirituels. Elle va au-delà des fluctuations hormonales et de l’acte physique de l’accouchement, englobant le remaniement neurologique qui s’opère à mesure que la relation d’une femme à elle-même, aux autres et au monde évolue de manière fondamentale.
C'est une période de transformation, où l'on passe d'une version de soi-même à une autre, sans jamais redevenir tout à fait celui ou celle que l'on était auparavant. Cette expérience peut revêtir de multiples facettes à la fois : elle peut être belle, épanouissante, épuisante, accablante, voire provoquer de la colère.
Les difficultés de la période post-partum
Notre culture a longtemps accordé la priorité au bien-être du bébé, au détriment de l’expérience post-partum de la mère. Au-delà des pressions intenses liées à l’allaitement et aux soins du nourrisson, de nombreuses mères doivent faire face, en grande partie seules, au manque de sommeil, aux bouleversements hormonaux, à la récupération physique et aux normes implacables de la maternité moderne.
Voici ce que j’ai vécu : isolée dans une maison de campagne sûre mais solitaire pendant la pandémie, m’occupant de deux jeunes enfants sans aucun soutien familial à proximité. Avec le recul, j’ai encore du mal à comprendre comment j’ai pu tenir le coup toute seule pendant cette période. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est à quel point ce travail était invisible — sur le plan émotionnel, psychologique et physique. Le fait d’avoir survécu à cette épreuve, et même d’en être sortie grandie, est resté largement méconnu.
L'anxiété en tant que mécanisme d'adaptation
La plupart des mères ressentent un certain degré d'anxiété après l'accouchement. Pour certaines, cependant, cela se transforme en un état chronique d'hypervigilance dans lequel le souci du bien-être de l'enfant prend le pas sur tout le reste. Il existe un large éventail de situations, allant de l'adaptation post-partum normale aux troubles anxieux cliniques.
Pourtant, l’anxiété peut aussi avoir une fonction adaptative. Les femmes en période post-partum font souvent l’expérience d’une sensibilité émotionnelle accrue et d’une perception exacerbée des menaces, deux phénomènes profondément ancrés dans la biologie. De nombreuses mères subissent également une surcharge cognitive et sensorielle due aux exigences constantes et à l’agitation liées à la prise en charge de jeunes enfants.
Dans *Hark : How Women Listen*, l’auteure Alice Vincent explore la manière dont la vie intérieure des femmes est façonnée par le son et la maternité. À propos des attentes de la société, elle écrit : « Il m’est encore plus facile de me mettre à l’écoute des sons qui reflètent ce que la société attend des mères, plutôt que de cette mélodie plus vivante et plus essentielle qui exprime le genre de mère que je suis. »
Évolution spirituelle
La « matrescence » peut être vécue comme une initiation spirituelle, car la maternité remodèle l’identité de manière si radicale. Tout ce qui existait auparavant — carrière, ambition, indépendance — doit désormais coexister avec une nouvelle réalité qui accapare toute l’attention.
Dans mon cas, je suis passée du statut d’auteure et d’actrice humanitaire à celui d’une personne qui consacre ses journées à un travail de soins répétitif et souvent invisible. Pourtant, cette répétition recèle en elle-même un pouvoir profondément transformateur. La pratique quotidienne de la patience, de l’abandon et de l’attention devient une discipline spirituelle à part entière.
C'est aussi une période de profonde vulnérabilité. La capacité d'une femme à aimer s'intensifie parallèlement à une perte simultanée de soi. Comme l'écrit Lucy Jones : « Je serai toujours sous leur emprise, mais ils ne seront pas toujours sous la mienne… Cette intimité a une durée limitée. »
L'anxiété que ressentent de nombreuses femmes pendant cette période, même si elle n'est pas invalidante, ne doit pas nécessairement être considérée uniquement comme un dysfonctionnement. Elle peut également refléter une sensibilité accrue — une prise de conscience corporelle d'une transformation profonde. Il est possible de vivre avec cette anxiété, en atténuant ses effets sans pour autant chercher à l'éliminer complètement.
Une perspective ayurvédique
Dans l’Ayurveda, l’anxiété post-partum est souvent considérée comme l’expression d’un excès de Vata, l’énergie associée au mouvement, à l’air et à l’activité du système nerveux. Lorsque le Vata est en excès, l’esprit peut se sentir dispersé, surstimulé et agité. L’objectif n’est pas de réprimer ces sensations, mais de retrouver un ancrage.
Ce qui m’a finalement aidée, ce n’est pas d’éliminer complètement l’anxiété, mais d’apprendre à trouver mon équilibre malgré elle. L’Ayurveda aborde cette question à traversdes gestes simples etrépétitifs qui transmettent un sentiment de sécurité au corps :
- Des aliments et des boissons chauds et nourrissants, notamment du lait au curcuma ou du thé CCF (cumin, coriandre et fenouil)
- Massage Abhyanga à l'huile chaude pour apaiser le système nerveux
- Repos volontaire pendant la période post-partum
- Exercices de respiration douce visant à allonger l'expiration
- Des rituels tels que la préparation du thé, le yoga ou un moment de calme loin des écrans et des stimuli
Aucune de ces pratiques n’efface la complexité émotionnelle profonde de la matrescence, et ce n’est d’ailleurs pas leur but. Mais elles peuvent contribuer à instaurer une stabilité suffisante pour que cette transformation puisse être vécue pleinement, plutôt que simplement subie.
La renaissance d’une femme
À l’époque, je n’avais aucune idée que je traversais une phase de « matrescence ». Aujourd’hui, avec un enfant de quatre ans et un autre de six ans, j’ai l’impression, à bien des égards, d’être moi-même renaissante — comme si j’avais traversé une violente tempête et que j’en étais ressortie transformée : plus forte, plus ouverte d’esprit et plus résiliente.
J'aurais aimé comprendre à l'époque ce qui m'arrivait sur le plan psychologique et physiologique. J'aurais aimé disposer de plus de mots — et de plus de soutien — pour décrire en temps réel les effets du stress prolongé et de l'isolement sur le système nerveux.
Le système nerveux d’une mère est fondamental. Tout dépend du sentiment de sérénité et de soutien qu’elle éprouve. Prendre soin de soi n’est pas égoïste ; c’est essentiel. Favoriser la stabilité d’une mère renforce l’environnement même dont ses enfants dépendent le plus.
Les premières années de la maternité exigent une énergie physique et émotionnelle extraordinaire. Dans ce contexte, l’anxiété s’inscrit souvent dans le cadre plus large de la « matrescence » — une dimension attendue de cette profonde transformation plutôt qu’un phénomène distinct de celle-ci.
Pour toutes celles et ceux qui traversent actuellement cette étape, ou qui aiment une personne qui la traverse, la compassion est essentielle. La matrescence est une expérience charnière : parfois déstabilisante, accablante et douloureuse, mais aussi profondément formatrice. Et même si cela ne semble pas être le cas sur le moment, c’est aussi un passage au cours duquel un nouveau moi se construit, tranquillement et progressivement.



